Cent trente-quatre pages, écrites pour personne d’autre que lui-même. Avant de poser ses valises dans le Forez, Ian Cathro a couché sur le papier un livre qu’il n’a jamais mis en vente : « O Meu Jogo » — « Mon Jeu », en portugais. Une sorte de thérapie, ou plutôt un moyen de mettre de l’ordre dans une tête qui n’arrête jamais de tourner. Le nouvel entraîneur de l’AS Saint-Étienne n’est pas un technicien comme les autres.
Et ça, le vestiaire va vite le comprendre.
Rarement un coach de Ligue 2 aura traîné un parcours aussi inclassable. À 22 ans, alors que d’autres jouent encore, lui dirigeait déjà l’académie des jeunes de Dundee United. Footballeur professionnel ? Jamais. Sa carrière de joueur s’est arrêtée tôt, sans gloire ni grand frisson. Alors il a fait autre chose : il a observé, enseigné, disséqué. Et inventé.
Car avant le banc, il y a eu les cages. Dans sa vingtaine, Cathro imagine un concept d’entraînement à part — un espace réduit, pensé pour répéter encore et encore les gestes qui décident d’un match. Pas un gadget de plus. Une philosophie. Celle qui lui ouvrira, contre toute logique, les portes des plus grands clubs du continent.
Le verdict est tombé très vite dans le milieu : ce gamin avait quelque chose. À 20 ans, il reçoit un courriel d’André Villas-Boas l’invitant à observer une séance du FC Porto. Puis Nuno Espírito Santo l’embarque au Portugal. Cathro débarque sans parler un mot de portugais et apprend la grammaire du jeu sur le balcon de son mentor, en préparant les entraînements. Nuno, lui, finira par lâcher un mot : « génie ».
Suivront Valence, Newcastle comme entraîneur des attaquants en Premier League, Wolverhampton et ses septièmes places consécutives, Tottenham, Al-Ittihad. Quinze ans dans l’ombre des autres, à forger une méthode sans jamais réclamer la lumière.
La lumière, justement, il l’a connue une fois. Et elle a brûlé. Décembre 2016 : Hearts le propulse entraîneur principal. Il a 30 ans, le football écossais s’étrangle, les anciens le raillent. Sept mois plus tard, c’est terminé. La pilule est dure à avaler. S’ensuit une parenthèse (une année sabbatique, à l’âge où d’autres s’accrochent désespérément), puis une reconstruction patiente, brique par brique.
Estoril, cette saison, a fini 10e de Liga Portugal. Modeste sur le papier. Suffisant, pourtant, pour convaincre Kilmer Sports de lui confier les clés des Verts.
Reste une question, et elle est immense. Ce profil d’intellectuel du ballon, façonné loin des projecteurs, peut-il tenir dans la marmite stéphanoise, où l’on réclame la montée et rien d’autre ? Personne ne le sait encore. Mais en voilà une nomination qui va faire parler, bien au-delà du Forez.
Un coup de maître. Ou presque. Le reste s’écrira sur la pelouse.
